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En Poitou-Charentes, un préfet anti-Royal

L’Express Par Michel Feltin, publié le 22/01/2010

AFP/ Jacques Demarthon Photo prise le 31 août 2007 à Créteil du préfet Bernard Tomasini.

Un haut fonctionnaire très politique pour surveiller la présidente de la région et potentielle candidate à l’Elysée. Depuis la nomination par l’Etat de Bernard Tomasini, ancien élu RPR et ex-conseiller de Charles Pasqua, le face-à-face est plutôt musclé…

Evidemment, il n’y a pas de preuves. Disons plutôt un faisceau d’indices, une impression générale, une conjonction de faits qui, mis bout à bout, prendraient sens: en Poitou-Charentes, l’Etat aurait mis en place un dispositif spécial pour surveiller Ségolène Royal.

Nul besoin d’être docteur ès sciences politiques pour en percevoir la raison: la présidente socialiste de la région reste une adversaire potentielle de Nicolas Sarkozy pour 2012. L’affaiblir dans son fief, c’est ipso facto augmenter les chances de réélection du chef de l’Etat.

Dans ce paysage, un homme incarnerait cette approche: le préfet de région. Il est vrai que son CV plaide pour, ou plutôt contre lui. Bernard Tomasini a longtemps été… un élu RPR, vice-président du conseil général de l’Eure, de 1983 à 1994, et député suppléant dans le même département (1993-1994).

Il fut aussi un proche collaborateur de Charles Pasqua au ministère de l’Intérieur (1986-1988 puis 1993-1994) comme à la présidence du groupe RPR du Sénat (1992-1993). Avant d’entamer une carrière de préfet, fonction prestigieuse à laquelle il fut nommé en 1994 sur proposition de son mentor de l’époque – avec l’approbation de François Mitterrand, il est vrai.

Pour aggraver son cas, il a naguère côtoyé l’actuel chef de l’Etat à l’Union des jeunes pour le progrès (UJP), le mouvement des jeunes gaullistes, dans les années 1970 – d’assez loin, toutefois – et – de beaucoup plus près, en revanche – au cabinet de Charles Pasqua durant la première cohabitation. « Nicolas Sarkozy était chargé de mission, j’étais chef adjoint du cabinet », précise-t-il.

Ce n’est pas tout. Car Bernard Tomasini est aussi… le fils de son père : René Tomasini, grand résistant, inflexible grognard du gaullisme, parlementaire de l’Eure de 1958 à sa mort, en 1983, mais aussi ancien secrétaire général du RPR. Cela fait beaucoup…

« Je représente l’Etat »

On l’imagine: sa nomination, en Poitou-Charentes, en novembre 2008, n’a pas exactement été perçue par Ségolène Royal comme un cadeau de Noël anticipé. « J’ai compris très vite que c’était un préfet de combat, et que j’étais directement visée », confie-t-elle à L’Express. L’intéressé, évidemment, proteste de sa bonne foi et se défend de toute position partisane : « Je représente l’Etat. J’agis avec Mme Royal comme je le ferais avec n’importe quelle autre personnalité. Je n’ai d’ailleurs reçu aucune instruction avant de prendre mon poste. »

Les incidents entre la présidente de la région et le ministre Luc Chatel se multiplient. Ici, lors de la visite de l'usine Heuliez, à Cerizay.

F. perry/afp Les incidents entre la présidente de la région et le ministre Luc Chatel se multiplient. Ici, lors de la visite de l'usine Heuliez, à Cerizay.

Un discours qui ne convainc pas grand monde. « Dans une région aussi sensible, la nomination du principal haut fonctionnaire est une décision politique qui remonte nécessairement à l’Elysée », relève un excellent connaisseur du corps préfectoral (1).

L’homme, au surplus, ne manque ni de caractère, ni de prestance, ni d’un certain courage. « J’ai coutume de dire en face ce que je pense », résume-t-il. Et comme la présidente de région possède aussi une forte personnalité, leurs relations n’ont pas tardé à devenir orageuses. Ségolène Royal le déclare tout net à L’Express: elle considère Tomasini comme un « préfet politicien » doublé d’un « grossier personnage ». Lequel ne s’en laisse pas conter, comme l’illustre l’épisode de sa vraie fausse invitation au conseil régional.

Le 22 juin 2009, après avoir été dûment invité, il est censé intervenir devant les élus de Poitou-Charentes. Or, le matin même, la préfecture reçoit un coup de fil du directeur des services du conseil régional, invoquant une erreur d’agenda et proposant de… reporter son discours!

Stupeur de Tomasini, qui s’offusque publiquement du caractère cavalier de cette annulation: « Je regrette très vivement, écrit-il aux conseillers régionaux, que votre information soit ainsi empêchée, au dernier moment et en s’affranchissant des règles républicaines. » Ségolène Royal l’appelle pour présenter ses excuses et lui propose de venir s’exprimer le 6 juillet. Le haut fonctionnaire accepte, mais ne laisse pas passer l’occasion d’affirmer, devant la présidente : « Nous devons passer de la défiance permanente à la confiance participative. »

Ce n’est pas là leur premier accrochage. Le 25 mars, Luc Chatel, alors secrétaire d’Etat à l’Industrie – et porte-parole du gouvernement – se rend sur le site de l’usine Heuliez, à Cerizay. Un sujet ultrasensible: le principal employeur des Deux-Sèvres traverse de sérieuses difficultés et attend impatiemment des aides de l’Etat et de la région pour lancer une voiture électrique. Ségolène Royal, qui s’est fortement impliquée dans ce dossier, est déjà arrivée. Elle a soigneusement rencontré les salariés et semble camper en puissance invitante – « Alors que c’était le ministre qui avait décidé d’expliquer l’action du gouvernement », proteste-t-on dans son entourage.

D’emblée, l’ambiance est tendue. « Lorsque Luc Chatel est arrivé, le préfet a fait barrage pour l’empêcher de me saluer », se souvient la présidente de région. Laquelle propose bientôt au ministre de venir s’asseoir à son côté dans la Friendly, le prototype développé par Heuliez. Refus de l’intéressé, qui estime ne pas avoir à céder à ses injonctions. Un nouvel incident éclate lorsque le ministre se rend dans une salle pour discuter avec les salariés. Ségolène Royal se présente aussitôt devant la porte. Le préfet, une nouvelle fois, s’interpose: « Il s’agit d’une réunion entre le ministre et les élus du personnel à laquelle vous n’êtes pas conviée. » Elle passe outre: « Les délégués syndicaux ont demandé ma présence. » « Je ne savais pas si c’était vrai, explique Tomasini. Aussi l’ai-je laissée entrer. »

TGV: une ligne à haute tension

Les escarmouches reprennent pendant l’été, à propos du « pass contraception » (lire l’encadré) et du financement de la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux. Théoriquement, ce dernier relève exclusivement de l’Etat, mais celui-ci, à court d’argent, a pris l’habitude de faire les poches des élus locaux. « Poitou-Charentes est la région avec laquelle nous avons connu le plus de problèmes, affirme Dominique Bussereau, secrétaire d’Etat aux transports et… tête de liste de l’UMP aux prochaines régionales. Nous avons dû menacer sa présidente en lui expliquant que, si elle persistait, la ligne se réaliserait quand même, mais sans raccorder les villes de Poitou-Charentes. »

Ségolène Royal se heurte aussi à Dominique Bussereau, secrétaire d'Etat aux transports et tête de liste de l'UMP aux prochaines régionales.

X. leoty/afp Ségolène Royal se heurte aussi à Dominique Bussereau, secrétaire d'Etat aux transports et tête de liste de l'UMP aux prochaines régionales.

Royal finit par obtempérer à cet avertissement, mais à sa manière. Début août, elle proteste contre la « démarche irresponsable » du gouvernement. Et dénonce en décembre dans Les Echos le « chantage infernal » exercé par « le préfet de région ». Pourquoi lui? « Parce qu’il est à la manoeuvre et me réserve un traitement particulier. »

C’est la guerre? Pas complètement. Car, vaille que vaille, plusieurs dossiers communs au conseil régional et à l’Etat avancent. « Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, a accepté de me laisser en permanence un officier », reconnaît Ségolène Royal. Une convention portant sur 1 000 emplois aidés a par ailleurs été signée cet été entre les deux parties. Même sur Heuliez, le gouvernement a fait des efforts. « Je suis personnellement allé voir Nicolas Sarkozy pour qu’il oblige le Fonds stratégique d’intervention à apporter les 10 millions qu’il se refusait à allouer à l’entreprise, affirme Jean-Pierre Raffarin, toujours actif dans une région qu’il présida de 1988 à 2002.

Et le chef de l’Etat a même accepté de saisir le Conseil d’Etat afin de publier un décret permettant à la région d’entrer dans le capital de l’entreprise. » Une bonne volonté qui laisse sceptique le bras droit de Ségolène Royal, le socialiste Jean-François Macaire: « Sarkozy a certes donné son feu vert, mais contraint et forcé : un refus de sa part aurait montré qu’il sacrifiait l’intérêt général à des calculs politiciens. »

Pour autant, Bernard Tomasini ne se réduit pas à la caricature du militant UMP obtus que certains voudraient brosser. Beaucoup, y compris à gauche, le décrivent comme un bon, voire un très bon préfet: « Il a le sens de l’Etat. Il l’a prouvé pendant la crise laitière », souligne ainsi Serge Morin, l’un des vice-présidents Verts de la région. D’ailleurs, lors de ses différentes affectations, il n’a pas toujours entretenu de mauvaises relations avec les élus de l’autre bord. Le socialiste Jean-Paul Huchon a ainsi gardé un bon souvenir de son séjour dans le Val-de-Marne. Il est vrai que le président de l’Ile-de-France n’envisage pas de se présenter un jour à l’Elysée contre Nicolas Sarkozy…

Charisme et… égocentrisme

Il faut enfin reconnaître que, selon différents interlocuteurs, travailler avec Ségolène Royal n’est pas toujours une sinécure. Si son intelligence, sa capacité de travail, son engagement pour Poitou-Charentes et son charisme sont unanimement reconnus, sa propension à tirer la couverture à elle, son goût obsessionnel pour les caméras, sa tendance récurrente à la victimisation contribuent à rendre difficiles ses relations avec ses partenaires. « Je lui reconnais bien des qualités, mais je ne supporte pas son comportement égocentrique », souligne ainsi Marie Legrand, autre vice-présidente Verte de la région.

Il serait pourtant naïf d’en conclure que la nomination d’un haut fonctionnaire au profil aussi marqué relève du simple hasard. « Royal n’a pas tort de considérer que Tomasini est un préfet politique nommé pour la surveiller, analyse un élu UMP. Mais elle a du mal à admettre que c’est aussi un excellent professionnel. Du coup, elle le provoque. Et, lui, réplique spectaculairement. Forcément, cela fait des étincelles… » L’un et l’autre ont néanmoins le cuir suffisamment tanné pour s’en accommoder. D’autant que leur cohabitation n’aura qu’un temps, même si Ségolène Royal est réélue en mars prochain. Après tout, un préfet, en moyenne, ne reste en poste que trois ans…

(1) Contacté à plusieurs reprises, l’Elysée n’a pas souhaité commenter ce choix très particulier.

La conquête du Poitou

1988: élue députée des Deux-Sèvres. Réélue constamment jusqu’en 2007, où elle ne se représente pas.

1995: défaite aux élections municipales de Niort, battue par un socialiste dissident.

2004: élue présidente de la région Poitou-Charentes, dirigée jusqu’alors par la droite.


Contraception: le pass ne passe pas

En Poitou-Charentes, la rentrée scolaire aurait dû voir la naissance du « pass contraception ». Un projet cher à Ségolène Royal, qui souhaite limiter les grossesses non désirées chez les lycéennes de sa région. Son idée: leur proposer, dans les établissements dont elle a la gestion, des colis contraceptifs ainsi qu’un chéquier leur permettant de régler une analyse médicale et un rendez-vous chez un médecin. « Nous avions négocié pendant deux ans, rappelle la présidente de région, obtenu l’accord du rectorat, de l’ordre des médecins, des infirmières scolaires, du Planning familial et même celui du ministère de l’Agriculture, compétent pour les lycées agricoles. Quand soudain, à la rentrée 2009, j’apprends que tout est bloqué par Luc Chatel, devenu entre-temps ministre de l’Education nationale. La rectrice, qui était pourtant favorable au projet, m’a expliqué qu’elle n’avait plus le droit de signer (1). » Une version mollement démentie par le préfet de région : « Il subsistait des difficultés juridiques que nous étions en train d’examiner », assure Bernard Tomasini. Un élu UMP corrige: « Il y a bel et bien eu des pressions politiques sur la rectrice. »

(1) Ni la rectrice ni Luc Chatel n’ont souhaité répondre à l’Express.

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