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«Les jeunes sont toujours mobilisés, mais autrement»

Libération – 12/02/2010

Interview: Anne Muxel, chercheuse, explique ce que signifie la politique pour ceux qui ont 20 ans aujourd’hui.

Recueilli par charlotte rotman

Ce sont «les enfants du désenchantement». Ceux qui ont 20 ans ont hérité d’une forme de désillusion à l’égard de l’action politique. Mais sont-ils désintéressés pour autant ? Inactifs ? Muets ? Dans Avoir 20 ans en politique (1), la politologue Anne Muxel, directrice au Cevipof, raconte, à rebours des idées reçues, comment cette génération réinvente sa propre expérimentation de la politique.

Les jeunes sont-ils dépolitisés ?

On a l’idée que les jeunes sont dépolitisés par rapport à un avant, supposé être le temps de l’engagement. La mesure étalon correspond à un modèle mythique de la jeunesse des années 1960. En fait, les jeunes ne sont pas dépolitisés, mais ils sont politisés autrement. Si on scrute le niveau d’intérêt des jeunes d’aujourd’hui pour la politique il est équivalent à ce qu’il était il y a trente ans et correspond à peu près à celui du reste de la population. Mais il est vrai que le lien à la politique se joue dans un nouveau triptyque : la défiance, un rapport intermittent au vote et des formes de protestation plus actives.

Sont-ils plus abstentionnistes ?

Aujourd’hui, les jeunes qui ne votent pas sont la majorité. Par exemple, seuls 30% des moins de 30 ans ont voté aux quatre tours de scrutin (présidentielle plus législatives) de 2007. Aux dernières élections européennes, 7 jeunes sur 10 n’ont pas voté… Mais 6 Français sur 10 ne se sont pas déplacés non plus.

Quels autres terrains politiques occupent les jeunes ?

Leur politisation se fait par le biais des valeurs. Depuis deux décennies, beaucoup de mobilisations, ponctuelles, se concrétisent pour la défense de certaines valeurs : l’égalité, les droits de l’homme, le pacifisme, l’antiracisme. Avant, l’engagement se faisait au travers des organisations et des appareils politiques, avec le carcan des grandes idéologies. Le modèle de l’engagement a changé.

Les jeunes sont-ils plus à gauche ?

Ils sont moins à gauche qu’avant, mais ils restent plus à gauche que les autres. Il y a trente ans, 56% des 18-30 ans se situaient à gauche, en 2007, ils sont 40%. Ils sont moins à gauche que leurs parents, car ce sont les enfants d’un désenchantement qui a décoloré l’espérance de gauche. Les jeunes sont porteurs de cet héritage, ils restent plus à gauche que l’ensemble de la population, mais ils sont aussi plus critiques, moins prompts à endosser toute la panoplie d’une ligne ou d’un parti. Ils sont plus libres.

Croient-ils encore au clivage droite-gauche ?

En fait, si les filiations à la gauche se rétractent, ce n’est pas en raison d’une droitisation de la jeunesse, mais à cause du refus de positionnement entre la gauche et la droite. Ce sont les jeunes qui expérimentent en premier l’affaissement du clivage gauche-droite. Aujourd’hui ils sont plus de 4 sur 10 à ne se sentir ni de droite ni de gauche. Il faut rappeler que 69% des Français ne font confiance ni à la droite ni à la gauche pour gouverner. Le climat de défiance est très fort et les affiliations sont malléables. Au moment de la présidentielle, François Bayrou a su rallier beaucoup de jeunes en jouant sur le ni droite ni gauche. Pour la gauche, il y a un boulevard à reconquérir car les jeunes restent très réceptifs. Mais cela implique d’impulser des choix politiques et de programmes différenciés.

L’écologie peut-elle devenir pour eux une idéologie de remplacement ?

La réponse écologiste par rapport à l’enjeu environnemental peut être une voie de politisation. Mais pour l’instant, il y a eu peu de grandes mobilisations de jeunes : on n’a pas vu de grands défilés sur la taxe carbone, le problème de l’eau et le réchauffement du climat. C’est un enjeu que les jeunes ont incorporé, mais ils ne l’ont pas transformé en véritable mode d’action politique.

Sont-ils plus protestataires ?

La protestation a gagné en légitimité dans la société. Près de 5 Français sur 10 se disent prêts à descendre dans la rue pour défendre leurs idées. Pour les jeunes, la protestation est devenue un outil d’expression politique. Et la manifestation, un rituel. Souvent, cela se joue sur les enjeux éducatifs, que le gouvernement soit de droite ou de gauche. Il y a d’autres formes de mobilisations, sur des enjeux plus ciblés, plus concrets, avec des moyens démonstratifs, ludiques qui appellent une médiatisation. Je pense par exemple aux Enfants de Don Quichotte sur le mal-logement, ou Génération précaire, sur les stages, les antipubs ou les intermittents du spectacle… Mais cela se passe sur un temps court. On n’est plus dans l’engagement sur le temps long : quand on s’engageait pour que nos enfants ou petits-enfants connaissent le grand soir. Là, ces mobilisations appellent une réponse immédiate et utilisent Internet, les textos, des outils dont les jeunes sont plus familiers. Pour les partis traditionnels, ces militants peuvent représenter un vivier.

Comment se caractérise la politisation des jeunes Français par rapport aux jeunes Européens ?

Ils sont plus abstentionnistes que la moyenne, mais ils sont aussi plus protestataires. Il y a une fracture entre l’Europe du Nord (Scandinavie, Allemagne) où les jeunes sont politisés de façon plus conventionnelle et votent plus, et le Sud (Grèce, Italie, Espagne) où ils sont moins présents sur la scène électorale mais plus dans la rue.

Que peut-on dire de leurs comportements pour les élections régionales ?

On ne peut pas extrapoler à partir du dernier scrutin. Mais le score d’Europe Ecologie (EE) sera à suivre. Aux élections européennes, 18% des 18-24 ans ont voté EE, 22% des 25-34 ans (contre, 16% pour l’ensemble de l’électorat). Selon un dernier sondage Ifop pour Paris Match [réalisé les 21 et 22 janvier auprès de 853 personnes, ndlr], 22% des 18-24 ans avaient l’intention de voter EE. L’attrait de ce mouvement chez les jeunes semble persister. Pour le reste des 18-24 ans, toujours dans ce sondage, 28% pensaient voter PS, 17% UMP et 4% FN.

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