Dossier LIBERATION du 16 février 2010 (7 articles)

La juge verte et l’éléphant rose

Libération – 16 février 2010

Président PS depuis 1998, Michel Vauzelle affronte notamment la juge Laurence Vichnievsky, tête de liste Europe Ecologie. Avant une probable alliance.

Par MICHEL HENRY correspondant à Marseille Photos Olivier Monge. Myop

Le président (PS) de la région Paca Michel Vauzelle, candidat à sa propre succession aux

Le président (PS) de la région Paca Michel Vauzelle, candidat à sa propre succession aux régionales, vient de déposer sa liste, le 15 février à Marseille (© AFP Anne-Christine Poujoulat)

Laurence Vichnievsky dit qu’elle «aime les défis», la voilà servie. A 55 ans, la magistrate parisienne effectue un triple débarquement : dans l’écologie, en politique et dans la région Paca. Joli cumul de handicaps. Elle reconnaît que «c’est très difficile». Avocate générale à la cour d’appel de Paris, elle a groupé ses congés payés et arrive en TGV pour mener la liste Europe Ecologie, avec un objectif «à la fois modeste et ambitieux : renouveler les idées et les pratiques, ce qui passe par le renouvellement des équipes».

Elle ne se fait guère d’illusions sur le résultat du premier tour. Le dernier sondage sur la région (1) donne le socialiste Michel Vauzelle en tête avec 30% des intentions de vote, contre 13% pour la liste Europe Ecologie. Avec 29%, l’UMP Thierry Mariani (lire page IV) a peu de chances de rattraper son retard, surtout avec le maintien annoncé de Jean-Marie Le Pen, crédité de 13%. Laurence Vichnievsky doit donc marquer sa différence sans compromettre l’alliance avec le PS pour le second tour.

L’ancienne juge d’instruction veut créer un «appel d’air». Elle risque aussi de prendre un gros rhume. Entre son inexpérience, la désorganisation d’Europe Ecologie et la grogne de certains Verts, pas convaincus de sa candidature ni ravis de céder leur place sur la liste, ça fait beaucoup d’écueils à éviter.

Premier d’entre eux, Vichnievsky doit assumer son parachutage. Elle a un pied-à-terre dans le Var, au Rayol-Canadel. Jusque-là, pas de faute de goût : c’est un très bel endroit, qui lui donne une adresse et lui permet d’être éligible. De toute façon, elle ne peut être «que parachutée», car sa fonction de magistrate l’empêche de se présenter là où elle exerce. Elle a atterri en Paca à la demande de son ex-collègue au pôle financier de Paris, Eva Joly. Mais Vichnievsky n’y est pas connue. Pour compliquer l’affaire, elle répète : «Je n’irai pas au second tour sur une liste où se trouvent des personnes condamnées ou mises en examen pour des entorses à la probité.» Ceci est un message à destination de son peut-être-futur-allié-de-second-tour Michel Vauzelle. T’entends, Michel ? Le conseil régional, que l’élu socialiste préside depuis 1998, est visé par une instruction judiciaire sur des subventions versées à des associations bidon. Il y en aurait pour 700 000 euros. Plusieurs hauts fonctionnaires de la région sont mis en examen, mais aucun élu, pour l’instant, et Vauzelle se dit victime de l’affaire. Mais Vichnievsky réclame plus de «rigueur» dans l’attribution des subventions. Et insiste : son investiture doit être «interprétée comme une garantie, s’agissant de l’emploi des fonds publics». Toutefois, jure-t-elle, ses avertissements «ne sont pas incompatibles avec une fusion avec le PS au second tour». Mais ils jettent un froid.

Bouche. Parachutée, et donneuse de leçons ? Elle tempère : «Je ne suis pas une guerrière. Si on m’agresse, je combats, mais ce n’est pas mon truc.» Elle se voit surtout en «femme de dossiers». Ce qu’elle ne connaît pas, elle va l’apprendre. «Je ne suis pas une technicienne de la région. Mais, sur ma liste, j’en ai beaucoup. Et on peut me faire confiance pour avaler de gros dossiers complexes assez rapidement, car c’est ce que j’ai fait pendant trente ans. En plus, je sais chercher les bons avis.» En octobre, elle n’a demandé celui de personne pour recevoir la Légion d’honneur des mains de Nicolas Sarkozy. «Pourquoi l’aurais-je refusée ? C’est la reconnaissance d’un parcours.» Elle a rencontré le Président «par un de ses frères», quand il était maire de Neuilly (Hauts-de-Seine), dans les années 90, et le tutoie. Elle remarque : «Le tutoiement n’est pas exclusif de l’opposition politique.»


Drôle de parcours. Autobaptisée «gauchiste modérée», Vichnievsky n’a jusqu’ici côtoyé, de la chose publique, que «la pathologie» des élus cuisinés dans son cabinet pour détournements ou corruption. «C’est pareil pour les entreprises, dit-elle. Et pourtant j’aime l’entreprise, qui est l’acteur essentiel d’une société.» Côté programme, elle suit deux axes : rien pour Iter, tout pour le TER. Les 70 millions d’euros votés par la région (avec les Verts) pour Iter – méga projet expérimental de fusion thermonucléaire à Cadarache (Bouches-du-Rhône) -, elle les verrait plutôt servir à l’isolement des logements des particuliers. Une pierre dans le jardin de Vauzelle, fervent soutien du projet. Elle balance une deuxième attaque sur les TER : «La région est vingtième sur vingt en fiabilité.» La faute à une «insuffisance de moyens et à un déficit d’organisation». Elle plaide pour la création d’un syndicat unique des transports. Et juge que le projet de ligne TGV entre Marseille-Aix et Nice n’est «pas urgent». Encore une différence avec la gestion PS de la région, dont elle critique «un taux d’endettement fort», pensant qu’il faut arrêter de «saupoudrer» de l’argent tous azimuts.

Si Vichnievsky mord, c’est qu’elle a besoin d’exister, aspirant à faire des écologistes autre chose que des «variables d’ajustement» pour second tour. Aux élections européennes de juin, Europe Ecologie (16,29%) a devancé le PS (13,46%) en Paca. Ça s’annonce plus dur aux régionales. «15%, ce serait super. 12-13%, ce serait bien», dit-elle. Mais le risque existe de ne pas dépasser les 10% : «On peut ne pas être au second tour.» Après le premier, ça va discuter sec. Pour l’heure, Vauzelle et Vichnievsky ne s’embrassent pas sur la bouche. Ils ne se connaissent pas : «Il a été mon ministre, mais je ne l’ai jamais rencontré», dit-elle. Mais Vauzelle assure : «Europe Ecologie sera avec nous au second tour.» Le sortant joue l’apaisement. Lance même un éloge : «Je connais sa réputation de grand magistrat indépendant, dans la lignée d’Eva Joly.» Des magistrats «que j’ai protégés quand j’étais garde des Sceaux», assure-t-il. Pour le reste, après douze ans de règne, Vauzelle se targue d’un «bon bilan» et ne veut «pas d’agressivité».

Raté. «Le transport, une compétence de la région, est devenu une incompétence», martèle son adversaire UMP, Thierry Mariani, qui ironise : «S’il y a un train qui arrive à l’heure dans la région, c’est le train de vie» de la région et de sa com. Seule la SNCF est responsable des retards et annulations, rétorque Vauzelle, qui s’en plaint : «On n’a pas le service qui nous est dû. Le train, c’est le fleuron du bilan de la région qui l’a développé, et une honte pour la direction de la SNCF et l’Etat.» Mais Mariani questionne : «Demandez aux gens ce que Vauzelle a réalisé en douze ans, ils ne savent pas quoi répondre. Le rôle de la région devrait être fédérateur. Lui ne se mouille jamais. La région, ce n’est pas un tiroir où on distribue de l’argent comme la semeuse. Mais Vauzelle, c’est saupoudrage et copinage.»

Fesses. Face à ces attaques «au ras des pâquerettes», le président sortant tacle son adversaire, l’ancien M. Afghanistan du gouvernement : «On l’envoie en mission très spéciale en Afghanistan. Mais à la région, on est obligés de lui montrer où est son siège.» Car Thierry Mariani n’y a pas souvent posé ses fesses, expliquant après coup qu’il ne servait à rien de siéger, tout étant réglé d’avance dans le cabinet présidentiel. «M. Mariani, les Afghans l’attendent avec impatience, insiste Vauzelle. Maintenant qu’il parle le pachtoune, il a une solution de repli.» Même si Verts et PCF, ses alliés habituels, font cavalier seul au premier tour, Vauzelle, 65 ans, a une certaine confiance. L’UMP n’a envoyé à son assaut qu’un second couteau, signe qu’elle n’y croit guère. Il sera difficile de déboulonner ce Vauzelle en quête d’un troisième mandat, ce qui tient pour partie au système. Institution mineure aux pouvoirs limités, la région gère des dossiers peu politiques, comme les lycées ou les trains, ce qui n’offre guère de prise à l’opposition. Son budget de 1,8 milliard d’euros s’avère à peine supérieur à celui de Marseille (1,67 milliard), et inférieur au seul département des Bouches-du-Rhône (2,2 milliards pour le conseil général).

Dans cette campagne, Vauzelle s’en tient à un message simple : il est le rempart face à Sarkozy et à son «envoyé spécial» Mariani, qui veut «appliquer à la région ce que Sarkozy a fait à la France». Autoproclamé «tribun du peuple» face à «l’oppression des grandes puissances mondialisées de l’argent», Vauzelle clame : «Nous ne sommes pas de ceux qui fréquentent le Fouquet’s avec M. Sarkozy. Nous sommes le tiers état.» Il se fait chantre de la «résistance» face à «l’extrême droite» de Le Pen et la «droite extrême» de Mariani. Son concurrent UMP moque la posture de ce «grand bourgeois qui joue au prolo». Mais Vauzelle sait surtout que si le FN dépasse 10% et se maintient au second tour, ce sera plus facile. En triangulaire, l’UMP, sans réserve de voix, aura du mal. Pourtant, la droite veut croire la victoire possible, car elle est majoritaire en Paca : elle détient toutes les grandes villes, comme l’essentiel des députés (34 sur 40). Jusqu’à quand la région restera-t-elle pour Vauzelle ? Avec Vichnievsky, ils sont les deux V de la campagne. Lequel fera le V de la victoire ? Les deux ensemble, voilà leur espoir.

(1) Réalisé par TNS Sofres les 8 et 9 février auprès de 700 personnes pour France Télévisions, le Monde et Radio France.

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Mariani concurrencé à l’extrême

Le candidat UMP doit faire face à Jean-Marie Le Pen. Lui-même aux prises avec la liste de l’ex-FN Jacques Bompard.

Par MICHEL HENRY Marseille, de notre correspondant.

Thierry Mariani, tête de liste UMP en Paca, le 30 octobre 2009 à Monteux

Thierry Mariani, tête de liste UMP en Paca, le 30 octobre 2009 à Monteux (© AFP Patrick Valasseris)

Thierry Mariani, 51 ans, le reconnaît : mener la liste UMP représente «une équation à beaucoup d’inconnues». La première ? Le FN, cette «bouée de sauvetage de Vauzelle, qui le fait gagner depuis douze ans». En se maintenant au second tour en 2004, le Front national a créé une triangulaire funeste pour la droite. «Tous les jours, Vauzelle peut lever un cierge à la Bonne Mère à Jean-Marie Le Pen», fulmine Mariani. Conséquence : l’adversaire de l’UMP, au premier tour le 14 mars, est avant tout le chef du FN.

Crispation. Le Pen, 81 ans, se présente en personne, après avoir été empêché en 2004, faute d’adresse dans la région. Cela n’avait pas empêché le Front d’atteindre 23% au premier tour. Le FN, qui a encore réalisé 10,73% aux européennes de 2009, garde sa capacité de nuisance. Le maintenir sous les 10%, condition pour que l’UMP rêve à la victoire, s’annonce difficile. C’est un des motifs du choix de Mariani comme tête de liste : même s’il a toujours combattu l’extrême droite, ce spécialiste de l’immigration, qui avait proposé des tests ADN pour les candidats au regroupement familial, pourrait séduire les électeurs du FN avec son discours droitier et son insistance, dans cette campagne, sur les questions de sécurité et de vidéosurveillance. Hélas pour lui, c’est de son camp qu’est venu le débat sur l’identité nationale et la crispation sur la burqa, deux activateurs du vote FN qui réjouissent Jean-Marie Le Pen : «Le débat aura eu le mérite de faire sortir des limbes ce grave problème enfoui de l’immigration massive, nous indique le chef du FN. Ça a remis le problème dans les yeux des Français. C’est de nature à favoriser le Front national, seul à dénoncer ses conséquences néfastes.»

Bannière. Si le FN dépasse 10% le 14 mars, l’UMP pourra se demander si elle n’a pas orchestré sa propre défaite. A quoi se raccrocher, alors, pour Mariani ? A un petit espoir de concurrence à l’extrême droite. Ancien FN, le maire d’Orange (Vaucluse), Jacques Bompard, se présente sous la bannière Ligue du Sud, associé au groupuscule extrémiste niçois des Identitaires. S’il fait quelques points et empêche le FN de dépasser les 10%, il rendra un grand service à Mariani, son vieil ennemi du Vaucluse. Le Pen ne veut pas y croire : «Supplétif de l’UMP, Bompard est réduit à la bompardisation, ce qui devrait faire moins de 1%.» Bompard a quitté, fin janvier, le MPF de Philippe de Villiers, tout en minimisant : «On ne quitte pas quelque chose qui a disparu. Le MPF s’est dissous dans l’UMP.» Avec d’anciens frontistes et mégrétistes, il entend offrir une quatrième voie face aux «grands pros du gaspillage et du clientélisme» de l’UMP et du PS, «qui font semblant de ne pas être d’accord mais appliquent la même politique une fois élus». Et contre «le vilain petit garnement qui tonitrue et sert de faire-valoir aux deux autres», à savoir Le Pen, son ancien mentor. Pour Mariani, ce duel a une connotation psychanalytique : «Bompard s’est toujours dit « je suis un surdoué du FN, j’ai gagné trois fois ma ville ». Mais l’autre [Le Pen, ndlr] ne le reconnaît pas comme le meilleur de ses fils. La candidature de Bompard sert à ça : à régler ses comptes avec son père.»

Le député UMP, qui classe Bompard «à la droite de l’extrême droite», jure : «Je ne suis pour rien dans sa candidature, même si elle m’arrange.» Au-delà de cette bataille, le candidat UMP issu de Valréas connaît ses handicaps. Il vient d’une enclave du Vaucluse, aux marges de la région, loin des départements les plus peuplés. Question notoriété, Mariani est connu chez lui, moins au-delà. Au moins, il va se faire un nom. Il connaît une des raisons de sa désignation : il ne gêne aucun baron de son camp. «Je ne fais de l’ombre à personne», concède-t-il.

Mariani n’est qu’un deuxième choix, après le refus d’Hubert Falco, le maire UMP de Toulon et secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants. «M. Mariani a été pris en désespoir de cause, ricane Le Pen. Je n’ai pas l’impression que les leaders UMP de la région souhaitaient porter le chapeau de la défaite.» Un vote sanction antigouvernement est aussi «un risque» que reconnaît Mariani. Fidèle soldat du sarkozysme, il fait figure de victime idéale, surtout dans ce «climat de morosité» : «On n’a pas de chance. Il y a la crise.» Avec tout ça, l’UMP ne place pas Paca parmi les régions qui peuvent basculer. Lors de la présentation des listes, Jean-Claude Gaudin, son chef régional, a reconnu qu’il a surtout en tête le scrutin territorial suivant.Il n’empêche, Mariani, lui, se dit convaincu de «créer la surprise».

Photo Olivier Monge. Myop

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«La Provence, ce n’est plus qu’un produit, une étiquette»

Interview

Pour Alèssi Dell’Umbria, auteur d’un livre sur l’histoire marseillaise, l’unité de la région n’est que marketing.

Par MICHEL HENRY Marseille, de notre correspondant.

Auteur d’une remarquée Histoire universelle de Marseille (Agone, 2006), militant de la langue occitane, Alèssi Dell’Umbria est un Marseillais qui combat «l’actuelle rénovation urbaine» de la ville. Il vient de publier la Rage et la Révolte (Agone).

La région Paca a-t-elle une identité ?

Mais de quelle région parle-t-on ? Récemment, on a eu droit à une polémique sur le nom. Moi, j’aime bien Paca. Ça fait logo, et ça dit bien la réalité des choses. La Provence, il y a longtemps que ce n’est plus qu’un produit, une étiquette. Et pour vendre un produit, il faut un logo.

A-t-elle une unité ?

Les régions obéissent à un découpage administratif qui ne correspond guère à la réalité des circulations humaines. Celles-ci s’organisent autour des villes, et que voit-on ? Les trois principales villes, Toulon, Nice et Marseille, s’ignorent, se tournent résolument le dos. La Provence est un pays disloqué, désarticulé, inféodé. S’il y a une unité, elle existe en termes de marketing : la Provence solaire et balnéaire. Dans les années 60, le territoire européen a été découpé en zones de compétences. Pour la Provence, cela consistait à devenir le bronze cul de l’Europe.

Et au niveau culturel ?

La culture d’un pays est toujours liée à sa langue. De toutes les régions de l’espace occitan, c’est celle qui a le plus perdu sa langue. Le provençal n’existe plus que dans les marges, de façon presque clandestine. La culture ? C’est, d’une part, une stratégie d’entertainment, la Provence des festivals. Et d’autre part, des villes qui ne vivent qu’en commercialisant les reliquats de leur passé : voyez Arles ou Avignon. Pour le reste, la culture d’en bas, des indigènes, est en voie de disparition accélérée, et dans les zones rurales encore plus. La région ne vit plus qu’en représentation. Et quand les nucléocrates décident d’un projet aussi calamiteux qu’Iter (1), c’est en Provence qu’ils vont logiquement le réaliser, vu l’image de la Californie européenne qui colle à cette région. Ici, le pays a disparu. Il ne reste plus qu’un environnement.

Donnez-nous un exemple.

Un ouvrier des carrières de Fontvieille [Bouches-du-Rhône, ndlr] me racontait récemment – en provençal ! – comment, en quelques décennies, tous les liens communautaires autour des pratiques de chasse ou de cueillette ont disparu, simplement à cause du fait que l’espace s’est retrouvé clôturé. Les gens des villes qui achètent clôturent : rien ne doit troubler leur quiétude estivale. Ils s’enferment dans leur Provence solaire. Le rapport à l’espace s’en trouve complètement bouleversé. Un berger du Var m’a dit avoir rencontré les mêmes problèmes, à cause des clôtures qui ferment les passages habituels des troupeaux, les drailles.

Autre exemple : la préfecture a fait détruire les cabanons ouvriers de Beauduc, en Camargue, et sur la plage de Fos [Bouches-du-Rhône, ndlr]. A Marseille, la ville les fait démolir. Au nom de l’accès au littoral ! Quand on pense à tout ce qui a pu être construit par les promoteurs, à ces barres de béton qui défigurent pour toujours la côte, dans le cadre du Plan, et on vient nous mettre la misère pour quelques cabanons ! Là, c’étaient les gens des environs qui s’appropriaient l’espace, en douceur, avec de petits moyens, et qui développaient une forme de vie commune. Un espace habité, non un territoire aménagé, comme à Port-Camargue [Gard] ou Palavas [Hérault]… Mais cette façon de vivre au bord de la mer n’a plus sa place. Il faut un littoral libéré des indigènes, pour laisser place à l’industrie touristique.

Récemment, Jean-Claude Gaudin, maire UMP de Marseille, a créé la polémique en déclarant, après un match de foot Algérie-Egypte : «Nous nous réjouissons que les musulmans soient heureux du match, sauf que, quand après ils déferlent à 15 000 ou à 20 000 sur la Canebière, il n’y a que le drapeau algérien et il n’y a pas le drapeau français, cela ne nous plaît pas.»

Mais c’est au contraire assez plaisant de voir Marseille assumer un tel statut d’extraterritorialité ! Il y a là quelque chose d’intéressant, une faille dans l’édifice verrouillé de l’Hexagone. Certains de ces jeunes sont algériens, c’est normal de voir des immigrés s’enflammer pour l’équipe du pays d’origine, non ? Mais beaucoup sont nés à Marseille. Pour eux, l’Algérie n’est pas un pays réel, mais une sorte de référence utopique. Parce qu’ils ne se sentent pas français.

Est-ce pour autant une forme de communautarisme ? Non, parce qu’au quotidien un Arabe marseillais est plus proche d’un Marseillais d’origine italienne, provençale ou corse, que de quelqu’un qui vient de débarquer d’Algérie. Beaucoup de ces jeunes disent : on n’est pas français, on n’est pas algériens, on est marseillais. Moi-même, je ne me sens pas français. Je me sens marseillais. C’est la seule appartenance qui a un sens pour moi. Au quotidien, je parle français (à la marseillaise), occitan et italien. Avec quelques mots d’arabe.

La région ne souffre-t-elle pas surtout de ses pouvoirs limités, en tant qu’institution ?

On a créé les régions uniquement pour décongestionner l’administration d’Etat. Certainement pas pour laisser apparaître des espaces d’autonomie et de contre-pouvoir. En dernière issue, c’est toujours la stratégie d’aménagement décidée par l’Etat central et les eurocrates de Bruxelles qui tranche. Et, de toute façon, les élus qui gèrent les grandes villes ont tous la tête en forme d’hexagone. En plus de leurs responsabilités municipales ou régionales, ils occupent tous des charges politiques nationales : députés, sénateurs, ministres… De façon générale, la région n’est pas un espace de contre-pouvoir. En France, elle ne l’a jamais été. Quant aux élections régionales à venir, qui s’en soucie ?

(1) Ce méga projet d’expérimentation scientifique vise à créer de l’énergie à partir de la fusion thermonucléaire. Il est en cours de construction à Cadarache (Bouches-du-Rhône). Coût prévu : 10 milliards d’euros.

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Le Modem à la traîne

Par MICHEL HENRY Marseille, de notre correspondant.

Réduit à une écurie présidentielle pour son président François Bayrou, le Modem peine à exister en régions. En Paca, le parti, privé d’alliance au premier tour, n’avait guère le choix : il devait se lancer seul. Mais il craint de ne pas dépasser les 5 %, ce qui a refroidi bien des ambitions. La quête laborieuse d’une tête de liste a abouti à Catherine Levraud, médecin à Arles, «militante écolo convaincue depuis très longtemps». Conseillère régionale sortante, elle a été élue en 2004 avec les Verts, qu’elle a quittés en 2007. «C’est une très bonne candidate, assure Jean-Luc Bennahmias, vice-président du Modem. Mais est-ce que le peuple le sait ?» Alors, pour exister, Levraud donne quelques coups de griffe. A Laurence Vichnievsky, tête de liste Europe Ecologie : «Elle est parachutée pour des raisons électoralistes. Les dossiers de l’écologie, je suis mieux placée qu’elle pour les porter.» A Michel Vauzelle, dont elle critique «la fausse proximité et une communication pas franche», car cachée entre les lignes du budget régional. A titre personnel, Catherine Levraud parle d’une «estime réciproque» avec Vauzelle, dont elle fut l’adjointe à la mairie d’Arles. Mais, même s’il ne l’exclut pas, le PS ne désire guère s’allier avec le Modem au second tour, préférant regarder sur sa gauche. Le Modem craint le pire au final : se retrouver sans élu à la région.

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La gauche radicale entre en listes

Par MICHEL HENRY Marseille, de notre correspondant.

Côté «autres listes», on trouve d’abord l’Alliance écologiste indépendante (ni droite ni gauche) menée par Patrice Miran. Et, vers la gauche, trois concurrents qui se font de l’ombre. D’abord, Lutte ouvrière (Isabelle Bonnet) puis le NPA (Pierre Godard), et enfin le PCF et le Parti de gauche de Mélenchon, réunis dans le Front de gauche, derrière le communiste Jean-Marc Coppola, qui vise l’alliance au second tour avec le PS. «On souhaite que la gauche continue de gérer cette région», dit Coppola. Mais il voudrait des mesures «audacieuses», comme la gratuité des TER. Le NPA soutient la même proposition et se bat pour une «redistribution» des richesses, dans une région où «un salarié sur quatre vit en dessous du seuil de pauvreté». Un socialiste résume l’enjeu à sa façon : «Le NPA va faire 2 % ou 3%, suffisamment pour empêcher le PC de dépasser les 5%.»

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Bouches-du-Rhône. Divisions pas communes

Le projet de loi gouvernemental sur les territoires va obliger les villes à rejoindre des intercommunalités, une logique bien loin de la tradition locale des petits arrangements entre élus.

Par HERVÉ VAUDOIT correspondance à Marseille

La réforme des collectivités territoriales, ça fait moins parler au comptoir des bistrots arlésiens ou marseillais que l’OM ou le prix du thon rouge à Tokyo. Et pourtant ce projet gouvernemental pourrait remettre en cause bien des pouvoirs locaux dans les Bouches-du-Rhône. Il introduit deux nouveautés : l’obligation à terme pour toutes les communes d’entrer dans des intercommunalités et la création de métropoles aux compétences renforcées. Or, dans le département, le partage du territoire répond à des logiques anciennes. Il est le fruit de petits arrangements entre élus qui n’ont souvent pas grand-chose à voir avec la logique politique ou géographique.

«La structuration de ce département est très spécifique», reconnaît Daniel Van Eeuwen, politologue et professeur à l’institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Selon lui, «le fait qu’il y ait, d’un côté, une ville capitale, Marseille, très tournée vers la mer, et autour des villes de taille plus modeste, avec une identité terrienne très forte», a souvent compliqué les relations. «Historiquement, des villes comme Aix, Aubagne, Martigues ou Salon-de-Provence ont toujours eu beaucoup de difficultés à travailler avec Marseille», explique-t-il, doutant que la réforme puisse effacer cette méfiance ancestrale. Y compris lorsque les voisines sont du même bord politique.

«La fin de la France paisible»

De ce point de vue, Aix-en-Provence est une référence absolue. Maryse Joissains, sa bouillante députée-maire, est l’amie politique du sénateur-maire de Marseille, l’UMP Jean-Claude Gaudin. Mais, entre Aix et Marseille, l’étiquette pèse moins lourd que l’Histoire. Quand on lui parle de future métropole, «la dame d’Aix», comme l’appelle Gaudin, a du mal à cacher sa perplexité. «Un ensemble autour de Marseille qui irait de l’étang de Berre jusqu’à La Ciotat et au Pays d’Aix, c’est envisageable seulement si les intercommunalités existantes conservent leur périmètre et leurs compétences», pronostique-t-elle. Autant dire : si rien ne bouge. Pas question pour elle d’entrer dans un système où les recettes fiscales et les règles d’urbanisme seraient mises au pot commun d’une métropole. «Je sais que certains rêvent de gérer depuis Marseille le plan local d’urbanisme du Pays d’Aix, tempête Maryse Joissains, mais c’est du business, pas de la politique. Enlever aux maires le pouvoir de décider sur leur territoire, ce sera la fin de la France paisible.»

Pour défendre sa position, elle a adressé début janvier une lettre polie à Nicolas Sarkozy. Cette ancienne avocate y plaide pour sa paroisse : des communautés d’agglomération plutôt qu’une communauté urbaine pour le «maintien des identités locales» et une «fédération des intercommunalités présentes» plutôt qu’une vaste agrégation des villes et villages de la région marseillaise, comme le souhaite le très sarkozyste préfet de région et des Bouches-du-Rhône, Michel Sappin.

Dans un entretien au mensuel économique régional Objectif Méditerranée, celui-ci étend même les frontières de cette aire métropolitaine jusqu’à Toulon à l’est, Arles à l’ouest et Avignon au nord. Et considère «qu’on a raté la communauté urbaine» parce que les politiques sont «restés sur un petit braquet», recroquevillés sur leur périmètre.

Les blocages viennent de loin. Dans les années 70-80, le maire socialiste de Marseille, Gaston Defferre, père des lois de décentralisation de 1982 et 1983, ne voulait pas d’une communauté urbaine. A l’époque, la plupart des villes de la périphérie marseillaise – La Ciotat, Aubagne, Gardanne, Berre, Martigues, Port-de-Bouc et Fos-sur-Mer – étaient aux mains du PCF. Defferre préférait se priver des recettes fiscales des grosses entreprises pétrochimiques et sidérurgiques du pourtour de l’étang de Berre, des chantiers navals de La Ciotat et des mines de Gardanne plutôt que de voir son pouvoir menacé par les communistes.

«L’éden du communisme municipal»

Quarante ans plus tard, les mines et les chantiers ont disparu – pas la pétrochimie ni la sidérurgie -, et les bastions communistes tiennent encore à Port-de-Bouc, Martigues, Gardanne et Aubagne. En grande partie grâce aux millions de feu la taxe professionnelle que Gaston Defferre avait snobée. Ce que Daniel Van Eeuwen appelle «l’éden du communisme municipal», version provençale.

Tous ces maires PCF s’opposent à la réforme, pour des raisons idéologiques autant que politiques. Le 28 janvier, ils ont manifesté leur hostilité devant la préfecture. Mais il y avait aussi avec eux des maires UMP, comme Claude Piccirillo, de Saint-Victoret, et des socialistes, comme le tonitruant sénateur-maire d’Allauch, Roland Povinelli, qui craignent une dilution de leurs pouvoirs municipaux dans la métropolisation.

Tous deux appartiennent déjà à la communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM) et ont pu mesurer la difficulté de cohabiter avec un mastodonte comme Marseille. «Ils font partie de ces maires qui ont les boules d’expliquer à leurs électeurs pourquoi leurs rues sont sales depuis que le nettoiement et les ordures ont été transférés à MPM», tonne Patrick Mennucci, maire (PS) des 1er et 7e arrondissement, qui dirige la campagne pour la réélection de Michel Vauzelle à la tête du conseil régional.

Il y a trois ans, il a été le premier socialiste marseillais à réclamer l’élargissement de MPM à Aix et à la zone de l’étang de Berre, pour un partage plus équitable des richesses. «J’en ai pris plein la gueule quand j’ai dit ça, y compris chez mes amis, mais c’est le bon sens», affirme-t-il. Le seul point de la réforme qu’il soutient «avec des nuances», c’est d’ailleurs la métropolisation, «parce que c’est la seule solution pour Marseille». Et convient que si la future entité «couvre bien le territoire qui correspond à sa réalité économique, cela posera la question de l’existence du département».

Jean-Noël Guérini, président du conseil général depuis plus de onze ans, a bien compris le danger. Pestant contre la suppression de la taxe professionnelle et «la fin de la décentralisation qu’on a mis vingt-cinq ans à construire», il n’a guère envie de devenir un simple gestionnaire de l’aide sociale et des collèges. «Tous ceux qui ont bâti leur carrière sur le clientélisme vont y laisser des plumes», analyse perfidement Mennucci, regrettant que, «dans ce département, les hommes et les femmes politiques [aient] trop souvent une vision qui ne dépasse pas l’horizon de leur canton».

Ce qui parfois se retourne contre eux. Ainsi, un syndicat mixte des transports du département aurait pu être mis en place depuis 1983. Celui des Bouches-du-Rhône n’a été créé qu’en 2009. Et encore, sans les 34 communes de la communauté du Pays d’Aix. Maryse Joissains ne supportait pas l’idée qu’une collectivité à majorité PS lui impose quoi que ce soit sur son territoire, même des bus réclamés par ses administrés.

«Le silence assourdissant»

Cette méfiance viscérale est parfois entretenue par les Marseillais. Ainsi, quand il s’est agi, huit ans après la date limite fixée par l’Europe, d’installer un incinérateur pour mettre fin à la décharge géante de la Crau, ouverte dans les années 30 à 80 km de Marseille, Jean-Claude Gaudin, alors le président de MPM, a choisi d’aller le planter à… Fos-sur-Mer. Certes, sur un terrain du Port autonome de Marseille. Mais sous le nez des élus que l’on voudrait aujourd’hui pousser à un mariage de raison avec MPM.

Au-dessus de la mêlée – il s’est toujours tenu à distance des querelles marseillaises -, le président (PS) de région, Michel Vauzelle, se contente de juger la réforme «réactionnaire et dangereuse». Il regrette «le silence assourdissant» qui accompagne le débat au Parlement, mais ne s’en étonne pas. «La France reste un pays terriblement jacobin, regrette-t-il, et même dans mon parti la question des régions n’est pas défendue comme elle devrait l’être.» La faute aux états-majors parisiens donc. Quant aux électeurs, ils ont parfois du mal à suivre les combats de leurs élus.

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Quatre tribus territoriales

La communauté de communes regroupe plusieurs communes qui lui délèguent les compétences qu’elles souhaitent. Elle n’est pas soumise à un seuil minimum de population. Seule contrainte : la continuité géographique.

La communauté urbaine réunit plusieurs communes qui mettent en commun une partie de leur fonctionnement. Elle doit, dès sa création, rassembler plus de 500 000 habitants dans un ensemble d’un seul tenant.

La communauté d’agglomération se situe, par sa population et ses attributions, à un niveau intermédiaire entre la communauté de communes et la communauté urbaine.

Le syndicat d’agglomération nouvelle est une structure spécifique issue de la politique des villes nouvelles lancée à la fin des années 60 pour créer de nouveaux centres urbains près de Paris, Lyon, Marseille, Lille et Rouen.

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La guerre des maires

–>Gardanne, îlot minier

Gardanne, Gréasque et Cadolive résistent toujours à l’intercommunalité. La mine de charbon avait fait la fortune de Gardanne, dont le maire est le communiste Roger Meï, 74 ans, député de 1996 à 2002. Enclavées entre le Pays d’Aix et la communauté urbaine de Marseille, les trois villes devront rejoindre l’une ou l’autre si la réforme territoriale est votée.

Aix : tout sauf Marseille

Maryse Joissains, la «dame d’Aix», est la plus farouche adversaire de la création d’une métropole marseillaise. Bien qu’elle soit UMP, tout comme le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, la députée-maire d’Aix-en-Provence n’en veut pas. Et pas question d’élargir l’actuelle communauté d’agglomération Pays d’Aix : la majorité risquerait de basculer à gauche.

La manne de Fos-sur-Mer

Le syndicat d’agglomération nouvelle Ouest Provence est la poule aux œufs d’or du département. Mais la manne fiscale de la taxe professionnelle des industries de Port-Saint-Louis et de Fos-sur-Mer est menacée par la réforme. Son président, Bernard Granié (PS), condamné le 20 janvier pour corruption, a été démis de ses fonctions le 8 février par le préfet.

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