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Enquête Télérama : Les sondages politiques en question (3 articles)

Télérama – 11/03/2010

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Et les sondeurs sondaient, sondaient…

Pas toujours fiables, souvent instrumentalisées (voire carrément manipulées), les enquêtes d’opinion n’ont pas bonne presse. Leur omniprésence dans le débat public, notamment en période électorale, a fini par susciter le rejet. Il est urgent de remettre en question leur toute-puissance. Un dossier qui va nous occuper aujourd’hui et demain…

Les sondages, c’est comme les horoscopes. On sait bien qu’il ne faut pas trop s’y fier, qu’ils ne relèvent pas de la science exacte, mais, à chaque fois, c’est la même chose : on ne peut s’empêcher de les lire. Où en est la cote de Nicolas Sarkozy ? Qui va l’emporter dans la région Centre ? DSK est-il le meilleur candidat de l’opposition ? Quelle est la popularité du sélectionneur de l’équipe de France de football ? Difficile d’y échapper. Des sondages, il y en a partout, sur tout, et tout le temps. A l’instar de la météo ou des cours de la Bourse, ils font partie intégrante de notre quotidien. « Ils jouent un peu le rôle des augures dans l’Antiquité », sourit Patrick Lehingue, professeur de sciences politiques à l’université de Picardie.

La pratique des sondages d’opinion n’est pourtant pas si vieille que ça. La date mythique de sa naissance remonte précisément à 1936, quand le publicitaire George Gallup prédit la réélection de Roosevelt à la présidence des Etats-Unis, déjouant tous les autres pronostics. S’inspirant des méthodes d’enquêtes sociales qui existaient depuis le XIXe siècle, il eut cette révélation majeure : pour avoir un résultat fiable, pas la peine d’interroger des millions de personnes, quelques milliers bien choisies suffisent pour constituer le désormais célèbre « échantillon représentatif de la population ». L’ambiance est à l’euphorie. Pour Gallup (et ses successeurs), en permettant la transparence de l’opinion, les sondages vont améliorer le fonctionnement de la démocratie.

En France, l’acte fondateur ne survient qu’en 1965, quand l’Ifop pronostique la mise en ballottage du général de Gaulle à l’élection présidentielle. Les « instituts » vont alors faire florès et les sondages s’immiscer progressivement dans la sphère publique, jusqu’à leur institutionnalisation dans les années 80 avec la création de la cellule sondages de l’Elysée par François Mitterrand. Le signe, pour Patrick Lehingue, que « les responsables politiques tendent déjà à n’appréhender les préoccupations de leurs concitoyens que par le prisme des sondages. Le paroxysme a été atteint avec Nicolas Sarkozy ». Paroxysme, le mot n’est pas trop fort. En 2008, l’Elysée a en effet commandé la bagatelle de… 190 études d’opinion ! (lire p. 28) « Pour les hommes politiques, aujourd’hui, les sondages fonctionnent comme des anxiolytiques, poursuit Patrick Lehingue. Ils les rassurent et leur donnent des pseudo-certitudes. De ce point de vue, les sondages ont de beaux jours devant eux. »

“Les sondages parient sur un postulat :
les gens disent ce qu’ils font et font ce qu’ils disent.
C’est évidemment loin d’être toujours le cas.”

Comparés aux autres sondages – les études de marché en particulier –, les sondages électoraux présentent l’avantage de pouvoir être vérifiés – tout simplement en confrontant leurs chiffres avec les résultats réels de l’élection. Le risque est grand, évidemment, de déboires mémorables : en 1995, par exemple, les sondages donnaient Edouard Balladur devant Jacques Chirac au premier tour de la présidentielle ; et tout le monde garde en mémoire ce soir du 21 avril 2002 où le visage de Jean-Marie Le Pen apparut sur tous les écrans de télévision, au détriment de celui de Lionel Jospin. Les sondeurs n’avaient pas assez « corrigé » les chiffres du leader d’extrême droite. « Dans les réponses des sondés, il y a des phénomènes de sous et de sur-déclaration, explique Alain Garrigou, professeur de sciences politiques à l’université de Paris X-Nanterre. Quand ils sont interrogés, les gens ne sont pas tout à fait sincères ! Les sondages parient pourtant sur un postulat : « les gens disent ce qu’ils font et font ce qu’ils disent. » C’est évidemment loin d’être toujours le cas. » D’où la nécessité de « corriger » les chiffres bruts, au regard de ce qui s’est réellement passé lors des scrutins précédents. Un tour de main jalousement gardé. « A la différence de l’univers scientifique, où l’on publie tout, les instituts de sondage, qui se réclament pourtant de la science, ne publient jamais leurs processus de redressement », analyse Daniel Gaxie, professeur de sciences politiques à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne. « Le tour de passe-passe extraordinaire, c’est qu’on a tiré des sondages électoraux le postulat que tous les sondages étaient fiables. Or, pour qu’ils le soient, il faut les corriger. Mais seuls les sondages électoraux peuvent l’être ! », poursuit Alain Garrigou.

Outre ce problème de crédibilité, la banalisation des sondages, due à l’inflation galopante des études de marché (plus aucune marque, plus aucun produit ne sont lancés sans une batterie d’études), a déclenché un vrai rejet dans la population. « Les sondeurs aujourd’hui s’arrachent les cheveux, car de plus en plus de monde refuse de répondre, relève Alain Garrigou. « Ce refus est minimisé par les sondeurs, renchérit Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à l’université Paris I. Les instituts français l’estiment à 25 % ou 30 %. Mais le chiffre est sans doute plus élevé. Aux Etats-Unis, on l’établit à hauteur de 70 % à 80 % ! » Comment être sûr, dans ces conditions, que la minorité de ceux qui acceptent de répondre représente la majorité de ceux qui refusent ? Preuve de ces réticences de l’opinion, de plus en plus de sondages se font moyennant rémunération (des bons cadeaux, par exemple), notamment sur Internet, le nouveau terrain de jeu des sondeurs. Et pour cause : une étude via Internet coûte beaucoup moins cher qu’une enquête téléphonique et, a fortiori, au porte-à-porte. Mais les utilisateurs d’Internet sont-ils représentatifs de l’ensemble de la société française ? « Sur le Web, il est très difficile de toucher les plus âgés et les moins diplômés », note Patrick Lehingue.

“On met un grand nombre de gens en demeure
de répondre à des questions qu’ils ne se posent pas.”

L’« opinion publique », notion controversée que les sondeurs prétendent faire exister à travers leurs études, semble ainsi de plus en plus méfiante. Et à juste titre. Non pas que les sondages constituent autant de manipulations (voir l’exemple ci-dessus), mais parce qu’ils consistent « à mettre un grand nombre de gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se posent pas, comme dit Bernard Lacroix, professeur de sciences politiques à Paris X-Nanterre. Tout sondage est ainsi un travail de construction de l’opinion. » Et de construction du débat public.

Ceux qui ont les moyens de financer des sondages – gouvernement, hommes et partis politiques, médias – ont le pouvoir de décider de l’agenda et du contenu du débat public. Le « débat » sur l’identité nationale est à ce titre exemplaire, comme le montre Alain Garrigou : « Un ministre lance la question. Puis les instituts produisent les sondages sur ce sujet, et tout le monde discute des résultats. Les intellectuels sont contraints, peu ou prou, de s’en mêler. C’est le « débat » du moment, et pendant ce temps-là, on ne parle pas d’autre chose. » Le fonctionnement de la démocratie est ainsi profondément affecté par la multiplication des sondages. « Ceux-ci pourraient être un instrument d’éclairage des mouvements d’opinion, mais on assiste, en fait, à un rétrécissement du miroir, qui reflète non pas l’opinion, mais les préoccupations, les obsessions d’un petit monde aux intérêts croisés », note Loïc Blondiaux. Sondeurs, politologues (parfois les mêmes avec deux casquettes), hommes politiques, journalistes forment ainsi, aux yeux de Daniel Gaxie, une sorte de « quadriumvirat » : « Ces gens-là se rencontrent, se fréquentent, coopèrent. Surtout, ils profitent de l’autorité qu’ils retirent de l’apparence scientifique des sondages pour faire passer leurs propres idées et leur vision du monde. Tout en exerçant une hégémonie intellectuelle sur cette matière : si vous critiquez les sondages, vous critiquez la démocratie ! »

“Les enquêtes d’opinion participent au
désenchantement de la politique.
Elles la dévalorisent.”

Judicieusement utilisés – un chiffre peut toujours être utile dans une stratégie -, les sondages peuvent devenir « un moyen de combat politique, comme le note Bernard Lacroix. D’autant mieux accepté qu’il s’opère sous couvert de neutralité. » Le plus souvent, cependant, en particulier quand elles mesurent la « cote de popularité » des hommes politiques dont la presse est si friande (publier un sondage ne coûte pas cher et ne demande pas trop d’effort), les études d’opinion contribuent à réduire la politique à une course de chevaux, « un lieu de concurrence entre acteurs obsédés par leur réussite et leur carrière, ainsi que le déplore Loïc Blondiaux. En ce sens, les enquêtes d’opinion participent au désenchantement de la politique. Elles la dévalorisent. » Jusqu’à faire oublier que la politique, ce sont avant tout des convictions et des projets.

Faut-il alors brûler les sondages ? « Malgré les dérives actuelles, il ne faut pas les diaboliser, tempère Patrick Lehingue. Mais pour qu’ils soient pertinents, ils doivent répondre à de nombreux critères de qualité. » L’échantillon doit être, par exemple, véritablement représentatif et non pas « bricolé » sur Internet ; les questions doivent être neutres, ne pas induire une réponse plutôt qu’une autre, ne pas enfermer les personnes interrogées dans un choix entre noir et blanc quand le problème est complexe ; les « sans opinion » doivent être intégrés dans le résultat : s’ils sont nombreux, c’est une information significative, etc. « Le problème, c’est que peu de sondages remplissent vraiment ces conditions. Chacun, dans son espace, doit lutter pour imposer des pratiques plus vertueuses. » Sinon, autant lire l’horoscope.

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Jérôme Sainte-Marie, président de l’institut iSAMA : « Les sondages font et défont des carrières »
« Les sondages d’opinion ne représentent que 5 à 15 %, et parfois moins, du chiffre d’affaires des grands instituts de sondage comme Ipsos ou la Sofres. Certes, cette intervention dans le champ politique est essentielle ; elle donne une visibilité et une légitimité aux instituts, mais le gros de leur activité est réalisé avec les entreprises, dans le secteur marketing.
Depuis mes débuts au Service d’information du gouvernement et à l’Institut Louis Harris, j’ai croisé plusieurs générations de sondeurs. Je suis assez critique sur l’évolution de la profession : on se dirige de plus en plus vers une approche formatée, marketing, de la vie politique. Les nouveaux arrivés sont d’excellents techniciens, mais ils raisonnent en terme de produit ; ils ont de moins en moins d’esprit critique, de culture générale et peu auront lu Machiavel ou Pierre Bourdieu…
Les dirigeants peuvent s’appuyer sur les sondages pour communiquer, mais on ne peut pas gouverner avec eux. De même, je ne pense pas que les sondages font ou défont les réformes. En revanche, ils peuvent faire ou défaire des carrières. Si Rama Yade [NDLR : en très bonne position dans les baromètres de popularité] avait fait dans les sondages les scores de Christine Boutin, elle ne serait sans doute plus au gouvernement. » Propos recueillis par Thierry Leclère
Jérôme Sainte-Marie est également l’ancien directeur de BVA Opinion.

Michel Abescat et Richard Sénéjoux

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Bienvenue en République sondagière !

En juillet, la Cour des comptes épinglait les dépenses excessives de l’Elysée en études d’opinion. Un business édifiant, témoin des liaisons dangereuses entre politiques, sondeurs et médias.

Illustration : George Kaplan

Baromètre des déplacements et des initiatives du Président (Vague 43). Facture mars 2009 : 15 548 €.
Etude sur l’intervention présidentielle. Facture mars 2009 : 14 352 €.
Etude et analyses des questions d’actualité. Facture mars 2009 : 7 176 €.
Baromètre des questions d’actualité. Facture mars 2009 : 9 568 €.
Popularité des personnalités. Facture mars 2009 : 11 960 €… etc.

Pour le seul mois de mars 2008, l’Elysée a commandé vingt études au politologue ami Patrick Buisson ! Un exemple, parmi d’autres, extrait du rapport parlementaire du député socialiste Jean Launay. Ce brûlot, en date d’octobre 2009, démontre de façon clinique la sondagite aiguë de Nicolas Sarkozy, le plus grand consommateur d’études d’opinion, de baromètres et autres questions d’actualité de tous les présidents de la Ve République.

Le conseiller Patrick Buisson,ancien journaliste de Minute et de LCI qui avait donné au candidat Sarkozy les clés du langage pour séduire les électeurs du Front National, a fait fortune en deux ans et demi de sarkozysme. Chiffre d’affaires 2008 : plus de 1,4 million d’euros pour 134 études. L’Elysée achète cher, très cher – 11 900 euros par mois – les conseils de l’actuel directeur de la chaîne Histoire, filiale du groupe TF1. Ajoutez à cela les exceptionnelles marges réalisées par la petite entreprise de Patrick Buisson, Publifact, qui sous-traitait jusqu’à l’année dernière plus de la moitié des sondages de l’Elysée, et vous comprendrez comment l’étude d’opinion, avec un bureau, un téléphone et surtout un bon carnet d’adresses, peut rapporter très gros.

C’est la Cour des comptes qui, dans son rapport du 16 juillet 2009, a mis le feu aux poudres. Contrôlant avec opiniâtreté le budget de l’Elysée – c’était une première, voulue par Nicolas Sarkozy -, la Cour est tombée des nues : dépenses sondagières en millions d’euros (3,28 millions pour la seule année 2008), prestations hors de prix (la palme revenant à un baromètre IPSOS confidentiel « image et action du Président » facturé, au grand étonnement de la profession, 70 564 € par mois !), absence d’appel d’offres, apparent recyclage de bons sondages élyséens par des médias amis comme Le Figaro ou LCI. Et enfin, recours à de jeunes instituts comme OpinionWay, sondeur particulièrement décrié par ses confrères pour ses pratiques low cost (sondages systématiques par Internet : une méthode, d’ailleurs, en train de se généraliser).

La presse a braqué les projecteurs sur le sulfureux Patrick Buisson. Mais, bizarrement, Pierre Giacometti, le célèbre sondeur habitué des plateaux télé électoraux, est quasiment passé entre les gouttes de la déferlante médiatique. Avec vingt-deux ans de métier dans l’univers des sondages, Pierre Giacometti a longtemps illustré le mélange des genres qui caractérise la profession : directeur d’Ipsos, il cumulait – comme d’autres de ses confrères – les fonctions de sondeur, de politologue et de conseil d’hommes politiques pour des clients privilégiés, comme Nicolas Sarkozy. Sondeur, conseiller, commentateur sur les plateaux télé : comment le téléspectateur peut-il s’y retrouver ? « Je n’avais aucune difficulté, ces trois casquettes sont absolument compatibles. Je parle à tous en tant qu’expert », rétorque Giacometti. Ah bon ? Donc, il aurait pu conseiller à la fois Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy lors de la dernière présidentielle ? « Non, dans une campagne présidentielle, on ne peut pas livrer à tous le même niveau d’information », répond celui qui fut invité au Fouquet’s au soir de la victoire de Nicolas Sarkozy. Le président le fera, quelques mois plus tard, chevalier de la Légion d’honneur.

L’expert Pierre Giacometti, qui ne se définit plus comme « sondeur », a fort bien négocié sa reconversion puisque, après avoir quitté Ipsos, en janvier 2008, il a fondé l’agence de conseil Giacometti Péron & Associés, qui percevra, dès la première année, 60 000 euros par mois (!) de l’Elysée. Que justifie cette extravagante facture payée surs fonds publics ? « Confidentiel », rétorque Giacometti en sortant son joker ; « du conseil, de l’analyse… je ne peux pas vous en dire plus », ajoute l’ancien sondeur, qui emploie une quinzaine de personnes et vit, pour un tiers, du conseil en politique.

“Seul un sondage politique sur trois ou quatre
est publié, la plupart sont confidentiels et
servent d’aide à la décision pour les politiques.”

L’affaire des sondages de l’Elysée n’est peut être pas le « scandale du quinquennat » ou « l’opiniongate » que dénonce l’universitaire Alain Garrigou en référence au Watergate, l’affaire qui fit tomber le président américain Richard Nixon, mais elle a mis assurément en lumière les comptes obscurs et les liaisons dangereuses entre pouvoir politique, sondeurs et médias, « une force de frappe considérable pour orienter et influencer l’agenda politique », comme disait en février Philippe Cohen, le rédacteur en chef du site Internet de l’hebdomadaire Marianne en procès contre Patrick Buisson.

Preuve que le dossier est brûlant, l’UMP a fait barrage pour empêcher le Parti socialiste d’obtenir la commission d’enquête que la réforme constitutionnelle de 2008 lui permettait d’espérer. En lieu et place, on voit se succéder les procès : OpinionWay contre Marianne, Patrick Buisson contre Marianne. Et, en avril prochain, Patrick Buisson contre Alain Garrigou et le quotidien Libération.

Si l’affaire des sondages de l’Elysée a été étouffée, elle aura au moins mis en lumière l’extraordinaire accélération de la consommation de sondages par le pouvoir. « Normal, le temps politique s’est accéléré et les réformes sont plus nombreuses que sous l’ère Chirac, plaide Pierre Giacometti. Seulement un sondage politique sur trois ou sur quatre est publié, explique-t-il, la plupart sont confidentiels et servent d’aide à la décision pour les politiques locaux, régionaux ou nationaux. »

L’Elysée peut donc clamer sa volonté de transparence et afficher une baisse relative du budget des sondages. Reste, si besoin est, la puissante machine à communiquer du gouvernement, le SIG (Service d’information du gouvernement), dirigé par le très sarkozien Thierry Saussez : 3,9 millions d’euros dépensés en sondages et études en 2009. Auxquels il faut ajouter les budgets sondages des grands ministères comme Bercy ou l’Education. Et, accessoirement, ceux commandés par l’UMP.

François Kalfon, responsable des sondages au PS : “Tester les idées, comme on teste un produit”
« Il n’y a guère de jour sans que j’envoie par SMS des éléments de sondages à notre Première secrétaire, Martine Aubry. En période électorale, comme en ce moment, cela peut aller jusqu’à quatre ou cinq fois par jour. Le plus souvent, il s’agit de données que j’ai recueillies dans la presse ou sur les sites des sondeurs.
Il faut désacraliser les sondages et les considérer comme de simples outils de pilotage. D’ailleurs les responsables politiques, autour de moi, l’ont bien compris. Ensuite, chacun s’en sert plus ou moins. Benoît Hamon, notre porte-parole [NDLR : qui a travaillé trois ans à Ipsos comme directeur du planning stratégique] n’en est pas friand. Il ne m’a jamais contacté ni de près ni de loin.
J’ai quitté le groupe publicitaire Euro RSCG pour servir le Parti socialiste. Je suis fidèle à la marque PS. L’époque des politologues inspirés, des communicants gourous est terminée. Je considère qu’il faut tester les idées, en amont d’une bataille, comme on teste un produit. Pour préparer ces élections régionales, par exemple, nous avons fait ressortir les termes que les Français associent aux régions. De ces nuages de mots sont ressorties des notions positives comme protection, solidarité… La Région renvoie à l’idée de proximité chère aux Français. Nous l’avons illustrée dans notre slogan : « les régions qu’on aime ». Ces élections sont un grand moment d’empathie avec le terroir. Contre Paris, presque. Voilà donc un exemple d’étude commandée par nos soins. Mais nous n’avons pas les moyens d’en acheter énormément. Le budget sondages du Parti socialiste ? … [silence] Je vous remercie de m’avoir posé la question ! »

Thierry Leclère

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Pourquoi les sondeurs boycottent le Front National

C’est une règle implicite dans la majorité des instituts : on ne travaille pas avec le Front National. Code de conduite éthique ou “feuille de vigne”, comme dit l’ancien directeur de BVA Opinion, Jérôme Sainte-Marie ? Nous avons essayé d’en savoir plus et demandé son commentaire à Jean-Marie Le Pen.

Jean-Marie Le Pen prononce un discours lors de la Journée nationale des élus régionaux du FN à Nice en 1997. - MaxPPP

Ici, on ne travaille pas avec le Front National : cette règle d’or pourrait être inscrite au frontispice de quelques uns des plus grands instituts de sondages. Roland Cayrol, le fondateur de l’institut CSA, ne fait pas mystère de ce principe, lui qui affirme n’avoir « jamais fait un centime d’affaire » avec le Front National : « Nous sommes quelques-uns à avoir fait savoir que, en toute hypothèse, nous ne travaillerions pas pour le Front National pour des raisons d’éthique citoyenne », affirmait-il le 5 mars 2007 sur le plateau de C dans l’air. Et comme Roland Cayrol n’entend pas tomber sous le coup de la loi pour refus de vente, il ajoutait, narquois, en réponse au présentateur Yves Calvi : « Nous avons été approchés il y a quelques années par des officines qui nous ont paru très évidemment liées au FN. Nous avons expliqué à nos interlocuteurs que nos tarifs étaient tellement élevés qu’ils ne pourraient pas se payer d’enquête chez nous… » Yves Calvi se retourne alors vers Pierre Giacometti, à l’époque directeur général d’Ipsos : « Et vous, vous feriez des sondages pour le FN ? » Réponse du célèbre sondeur, habitué des plateaux télé et aujourd’hui conseiller en communication de Nicolas Sarkozy : « Non, même position que Roland Cayrol. »

Comment interpréter cette règle d’or des sondeurs qui ont toujours eu le plus grand mal, par ailleurs, à sonder les intentions de vote FN, au point de ne pas voir arriver Le Pen au deuxième tour de la présidentielle de 2002 ? Ce boycott du Front National est surprenant s’agissant d’un parti autorisé concourant aux élections démocratiques. Pour Jérôme Sainte-Marie, ancien directeur de BVA opinion, aujourd’hui à la tête de son propre institut, iSAMA, cette règle implicite de boycott existe bien mais elle est « ridicule » et « inappropriée » : « On ne travaille pas avec le Front National parce qu’économiquement on ne peut pas se le permettre ». Economiquement ? « Oui, il y a sur le FN une sorte d’interdit social. Il m’est arrivé de travailler avec Philippe de Villiers, par exemple, mais si je traitais avec Jean-Marie Le Pen, je serais mis au ban de la profession. Le chiffre d’affaires de mon institut, à terme, en souffrirait. » Pour ce sondeur de la génération post-soixante-huitarde, qui aime bien mettre les pieds dans le plat et tacler ses confrères « le Front National est la feuille de vigne des sondeurs ».

Dans la villa état-major de Saint-Cloud,
où le président pré-retraité du Front National reçoit Télérama, la règle tacite de boycott des sondeurs fait réagir au quart de tour Jean-Marie Le Pen : « Il y aurait donc un mot d’ordre ? Une ligne rouge à ne pas franchir ? Dans ce milieu des sondeurs, qui se prétend diversifié et démocratique, cela veut donc dire qu’il y aurait une autorité suffisamment influente pour voir ses consignes exécutées… » C’est-à-dire ? « Un lobby qui gouverne le milieu médiatique. » C’est-à-dire ? « J’ai ma petite idée… », lâche Jean-Marie Le Pen qui, à 81 ans, poursuit décidément toujours les mêmes obsessions.

Boudé par les sondeurs, le président du FN les boude aussi, lui qui prétend n’avoir « jamais commandé de sondages ». « Dépense superflue » lâche le candidat PACA en campagne, affirmant, dans un éclat de rire, que la lecture gratuite des sondages dans la presse lui suffit amplement.

Thierry Leclère

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