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Manuel de l’insulte à l’usage des politiques

Le Monde – 13/03/2010

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De Jean Jaurès traitant de  » misérable «  un député qui l’insulte pendant l’affaire Dreyfus à Georges Frêche reprochant à Laurent Fabius sa  » tronche pas catholique « , du  » Napoléon le Petit «  de Victor Hugo au  » Casse-toi pauv’ con «  du président de la République, l’histoire politique de la France est parsemée d’insultes. Certaines se sont imposées à l’attention des contemporains. Thomas Bouchet, qui publie une histoire des insultes en politique depuis la Restauration, décode pour nous ces petites phrases dont Georges Frêche, entre autres, a le secret.

La plupart ont dépéri peu de temps après leur « profération ». Aujourd’hui, chaque semaine ou presque en apporte son lot. Elles font désormais les délices des médias, mais elles ont plutôt mauvaise réputation. Méritent-elles davantage que l’anathème ou le sourire amusé dès lors qu’elles semblent incarner les petitesses du débat ?

Souvent familières, parfois vulgaires, elles bousculent les règles de la bienséance. N’ont-elles pas quelque chose d’indécent quand elles mettent à vif des passions, des émotions inavouables? Lorsqu’elles brisent le dialogue, sapent la relation politique, ridiculisent, blessent, elles font naître la gêne ou le rejet et sont accusées de dégrader la parole politique.

A l’inverse, les plus amusantes ne transforment-elles pas la vie politique en politique-spectacle, joute pour beaux parleurs futiles ou manipulateurs? Le rendez-vous des élections régionales, temps fort de la vie politique contemporaine, invite à se pencher sur elles et à observer comment elles fonctionnent. En ce moment, elles se multiplient et prospèrent grâce de très efficaces relais. Or, si elles ne passent pas inaperçues, elles ne se laissent pas cerner si facilement. Au-delà de leur impact immédiat, ces marqueurs politiques exigent un décodage.

1) Défigurer son adversaire

 » Voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème, il a une tronche pas catholique. «  Fin janvier, l’expression de Georges Frêche fait l’effet d’une petite bombe à fragmentation dans la presse et n’en finit pas de susciter des réactions. Comme toute insulte, elle consiste à retirer son nom à l’adversaire pour lui en attribuer un autre, qui le rabaisse.

Avec « tronche », l’attaque est une défiguration. Le mot évoque la laideur d’une apparence moins qu’humaine : à l’origine, une tronche est un tronçon de bois. Cela rappelle d’autres épisodes dans l’histoire bien documentée de la dégradation physique de l’adversaire, par le texte et aussi par l’image: accentuation de travers physiques (les députés adipeux et avachis du  » ventre législatif «  de Daumier en 1834), charges scatologiques (Bonaparte représenté en 1798 par les Britanniques les fesses à l’air en train d’émettre de puissants pets pour faire avancer la flotte française), figuration en végétal (le roi Louis-Philippe transformé en poire par Philipon en 1832) ou en animal (Emile Zola métamorphosé en porc pendant l’affaire Dreyfus).

Quant à l’expression « tronche pas catholique » dans son ensemble, elle pourrait laisser croire que l’attaque a une dimension antisémite mais attente en fait à la dignité morale d’une cible soupçonnée d’avoir des choses à se reprocher et d’être indigne de confiance.

2) Pratiquer le sous-entendu

L’insulte en question est à la fois rusée – polysémique, elle autorise plusieurs interprétations – et pauvre, familière voire vulgaire. Pas d’inventivité verbale, aucun effet de surprise. On est loin par exemple du  » Représentants du peuple entre guillemets «  lancé par Georges Fillioud aux députés d’opposition en 1984, ou encore de l’intraduisible  » Bliar! » scandé dans les rues de Londres en 2004 par les opposants à la politique irakienne de Tony Blair ( » liar «  signifiant  » menteur « ).

Mais l’insulte n’est pas simplement une question de mots. Une mimique ou une gestuelle éclairent souvent l’attaque verbale, qui par ailleurs ne prend tout son sens qu’en situation. Ainsi, un terme neutre peut parfaitement faire insulte s’il est porteur de sous-entendus. Pendant la campagne législative de 1893 dans le Var, Clemenceau essuie sans cesse d’agressifs  » Aoh, yes ! »: il serait à la solde de l’Angleterre.

De la même manière, on ne comprend pas pourquoi le président du Conseil Raymond Poincaré est surnommé par ses adversaires communistes  » l’homme qui rit « , au printemps 1922, ni pourquoi l’expression fait insulte, si on n’a pas à l’esprit une photo, prise le 4 juin au cimetière de Verdun, sur laquelle Poincaré présente un visage apparemment réjoui.

3) Compter sur les médias

En vérité, l’attaque tant décriée que Georges Frêche porte contre Laurent Fabius date du 22 décembre 2009. Voici les paroles exactes qu’il prononce ce jour-là en conseil d’agglomération:  » Si j’étais en Haute-Normandie, je sais pas si je voterais Fabius. Je m’interrogerais. Ce mec me pose problème. Il a une tronche pas catholique. Mais ça fait rien, peut-être que je voterais pour lui mais j’y réfléchirais à deux fois. « 

L’attention qu’il porte aux médias se révèle dans une remarque qu’il adresse alors aux journalistes: « Notez là-haut s’il vous plaît, je vous fais une puce, là. Hein? Bon. » Il fait référence à la rubrique de brèves « La Puce à l’oreille » du Midi Libre. Comme une petite bombe à retardement, la parole reste d’abord confidentielle, puis resurgit un mois plus tard dans la presse nationale (L’Express) et sur Internet – elle est au passage redécoupée et rendue plus percutante.

S’il est trop tôt pour dire ce qu’Internet, dans le sillage des transformations induites par l’arrivée des  » petites phrases «  à la télévision, peut changer durablement à la nature de l’affrontement verbal, on note que la parole est aujourd’hui dispersée instantanément ou presque sur une multitude de sites très friands d’insultes. La vidéo en ligne fait sauter des verrous classiques. Mots et images sont là, livrés à la curiosité générale, consultables à loisir.

On l’a vu lorsqu’au cours d’un meeting local de l’UMP le 4 février, Jean-François Douard avait comparé la gestion du Poitou-Charentes par Ségolène Royal à une « dictature du prolétariat », ajoutant: « Je vous rappelle que le nazisme était une dictature du prolétariat. » Filmés par une caméra de Canal +, repris sur Internet, ces propos ont gêné Dominique Bussereau, tête de liste UMP de la région, qui a dû s’excuser, déclarant: « C’est une autre génération, un autre langage, ce n’est pas le mien. »

4) Préparer sa défense

Un assaut verbal ne devient véritablement une insulte qu’au moment où il est qualifié comme tel par la cible ou par ceux qui l’entourent. Laurent Fabius insiste le 1er février sur le caractère  » évidemment antisémite «  de l’attaque. Le surlendemain, Jean-François Copé relaie l’« indignation [du groupe UMP de l’Assemblée] devant les propos injurieux à caractère antisémite qui ont été tenus par Georges Frêche « . La dynamique des réactions, interprétations, polémiques, est alors enclenchée.

En face, Georges Frêche avance des explications qui lui permettent de pousser ses attaques et de conserver l’initiative. Il a tout lieu de se réjouir puisqu’il est propulsé au cœur de l’actualité, fait bientôt la  » une «  du Point. Son propos a été déformé, plaide-t-il, il a employé une  » expression populaire utilisée par tous les Français depuis des siècles «  et il brandit pour le prouver un livre du linguiste Claude Duneton. Le voilà en position de victime.

C’est ce rôle qu’il endosse fin février dans son livre Trêve de balivernes (éd. Héloïse d’Ormesson): homme de  » franc-parler « ,  » facile à coincer « , il se présente comme le martyr d’un  » totalitarisme des idées «  parce qu’il ne  » respecte pas les codes d’aujourd’hui « .

5) Cibler ses assauts

Georges Frêche ouvre dès le début du mois de février de nouveaux fronts à l’insulte. Son attaque initiale bourgeonne, prolifère, se fixe sur d’autres cibles. Il entre sur le terrain des insultes sexistes.  » C’est moi qui l’ai inventée « , dit-il le 2 février d’Hélène Mandroux, qui dirige la liste socialiste construite à la hâte contre la sienne.

Le lendemain, il déclare: « La petite Martine [Aubry], elle fait sa campagne présidentielle sur mon dos. » Puis le 21 février, Martine Aubry devient un  » petit Fouquier-Tinville en jupon « . Il s’en prend par ailleurs à Eric Besson. A un journaliste qui lui demande s’il envisage la même trajectoire PS-UMP que le ministre, il répond:  » Moi, un Besson?! Mais vous m’insultez (sic) parce que alors là, Besson, vraiment, c’est un minable, c’est tout ce que c’est. « 

On retrouve là une tendance de l’insulte en politique non pas nouvelle mais en progression, pratiquée par des dirigeants auto ritaires, caractériels, adeptes de l’attaque ad personam, situés volontairement à l’écart d’appareils traditionnels où la parole est beaucoup plus lisse.

Mêmes agressions personnelles chez un Jean-Luc Mélenchon qui critique le 29 janvier, lors d’un meeting à Montpellier,  » l’énergumène hirsute, claudiquant, vociférant et délirant: sa Majesté le Néron de Septimanie, Georges Frêche « , tandis que Daniel Cohn-Bendit le compare le 19 février à un  » Mussolini « . Un peu en retrait dans le registre de la vitupération, Frédéric Lefebvre déclare à la mi- février qu’« on ne peut pas passer son temps à insulter l’adversaire pour masquer le vide ou les idées gênantes « .

Pourtant, le même Frédéric Lefebvre relayait le 22 février les violentes attaques des élus UMP contre Ali Soumaré, tête de liste socialiste du Val-d’Oise, l’accusant d’être  » un délinquant multirécidiviste « . Le porte-parole du gouvernement déclarait que ces dénonciations étaient  » fondées sur des documents très précis « . Ce qui s’est révélé inexact.

6) Savoir doser (si possible)

L’insulte est d’autant plus redoutable que son auteur l’assume. Sûr de lui, provocateur, Georges Frêche avance crânement. Il est persuadé qu’il ne court aucun risque. Il pense que son électorat lui restera fidèle. Par la technique de l’insulte à répétition, il semble poursuivre plusieurs objectifs: soigner sa popularité et resserrer les rangs autour de lui, causer du tort à un homme qu’il n’aime pas et à la direction d’un parti qui l’a exclu en 2007 et qu’il accuse de parisianisme. La cristallisation de l’attention sur ses paroles fait passer au second plan ses véritables réalisations et l’argumentaire raisonné. Il distribue les insultes pour un oui ou pour un non, avec gourmandise.  » Salut, traître. Je vais te couper les couilles et tu ne t’en rendras même pas compte « , lance-t-il en octobre 2009 au premier adjoint de Montpellier Serge Fleurence.

Georges Frêche fait écho à Nicolas Sarkozy, qui est depuis longtemps – comme ministre de l’intérieur puis comme président de la République – l’auteur face aux caméras d’un bon nombre d’insultes familières ou vulgaires à la deuxième personne du singulier. Il se montre souvent agressif hors micro (Le Canard enchaîné s’en fait l’écho depuis des années) et joue un rôle dans le mouvement de dégradation et de banalisation de cette pratique au sommet de l’Etat. De fait, le  » Casse-toi alors, pauv’ con «  du Salon de l’agriculture, en 2008, n’est qu’un épisode de plus dans une histoire que scandent par exemple le  » racailles «  de 2005 ou l’algarade du Guilvinec avec un jeune marin pêcheur en 2007.

Dès lors, « l’affaire Georges Frêche » a sans doute valeur de symptôme. Elle illustre une manière de faire de la politique, ou de faire semblant, si possible sous le feu des projecteurs, sans souci du vrai, dans une étrange ambiance de faits divers. Elle laisse un goût désagréable et son rythme haletant, relayé par Internet, donne le tournis.

Thomas Bouchet, avec Frédéric Joignot


 » Naboléon « ,  » bouffon « ,  » Césarion  » : dans son pamphlet de 1852 contre Louis-Napoléon Bonaparte, Napoléon le Petit, Victor Hugo manie l’insulte avec brio.

A relire ce libelle, on rit des trouvailles de l’écrivain, on est emporté par sa virulence, on s’indigne avec lui. Jamais Hugo ne s’abaisse en insultant. Il faut dire que le futur Napoléon III mérite sa volée de bois vert. L’homme s’empare du pouvoir par le coup d’Etat du 2 décembre, écrase toute résistance, devient prince-président puis empereur.  » Il aime la gloriole, le pompom, l’aigrette, la broderie, les paillettes, les grands mots, les grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir « , écrit Hugo. En l’injuriant, il entend défendre les valeurs républicaines, la démocratie, ridiculiser la monarchie, rendre leur dignité aux classes pauvres. Il attaque en Louis-Napoléon le politicien coupé du peuple, vendu aux riches : « Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la Bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte. »

Ici l’attaque féroce prend du relief, de la signification. L’humour est adossé à des valeurs fortes, une grande cause. Mais dès qu’une insulte devient règlement de comptes, agression ad personam ou vulgaire, elle se déprécie. On change de registre. On tombe dans la querelle de personnes, la basse critique, la délation. C’est à cette histoire de l’insulte et de ses soubassements politiques et partisans que Thomas Bouchet, historien à l’université de Bourgogne, a consacré son ouvrage Noms d’oiseaux (qui vient de paraître chez Stock).

On y découvre combien l’insulte et l’injure agissent comme des révélateurs des mœurs politiques d’une époque, et leur dégradation traduit toujours un abaissement des valeurs républicaines au profit du mépris et du rabaissement de l’adversaire.

Frédéric Joignot

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