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Extrême droite : Qui sont les électeurs du FN ? Le cas marseillais

L’Humanité – 24/03/2010

Le regain du parti d’extrême droite s’appuie sur 
les « petites classes moyennes » orientées à droite, qui constituent son socle depuis les années quatre-vingt. Décryptage.

Marseille, correspondant régional.

Lu dans la presse locale la semaine dernière  : « Comment ne pas comprendre le vote d’un électeur FN habitant un quartier sensible où les zones de non-droit s’étendent… ? » Au-delà de la douteuse compréhension, pas grand monde ne contestera l’image de cet électeur type du parti d’extrême droite, ce bon Français abandonné aux « lois » des cités, ce citoyen débordé par le cours des choses qui crie sa rage en glissant dans l’urne un bulletin de haine. Et pourtant, cet archétype, véhiculé par la thèse du « gaucho lepénisme », chère au politologue Pascal Perrineau, ne repose sur rien, si ce n’est sur l’apparence des choses et une volonté idéologique. La faute au « prolo ». La faute aux « cocos » qui, au moins, avant, savaient le canaliser, le « prolo ». Dès 2002, le chercheur Christophe Traïni dénonçait cette « théorie misérabiliste » du vote FN. Sous son autorité, Joël Gombin a rédigé son mémoire de master sur le vote FN dans les Bouches-du-Rhône et dans le Vaucluse. Il continue de travailler le sujet en vue d’une thèse. De son enquête, il ressort trois conclusions  : il n’y a pas de corrélation entre le vote FN et le vote ouvrier, ni avec la présence d’immigrés, pas plus de lien avec le vote communiste des années soixante-dix et quatre-vingt. L’apparition du vote FN dans les années 1984-86 est le fruit, selon lui, de « la radicalisation d’une frange de la droite ». « Le socle historique du FN en Paca, c’est la petite bourgeoisie (artisans, commerçants, petits chefs d’entreprise) et les rapatriés d’Afrique du Nord », ajoute-t-il. Aujourd’hui, « le vote FN est utilisé comme une manière de voter à droite quand on trouve la droite pas convaincante ».

Regardons les résultats des dernières élections régionales dans les Bouches-du-Rhône, département le plus peuplé de la région, à forte tradition ouvrière et dont la principale ville, Marseille, a souvent été présentée comme la « capitale » du FN. Jean-Marie Le Pen a recueilli 113 118 voix, soit 20,54 %, lors du premier tour et 147 846 voix, soit 22,99 %, lors du second tour.

À Marseille, les scores s’établissent ainsi  : 21,48 % et 22,75 %. Soit dans la moyenne départementale. Marseille la populaire qui fit longtemps figure de terre d’élection du FN  : le raccourci a entretenu le mythe du « gaucho lepénisme ». Pourtant, ce sont « les petites classes moyennes » qui ont fait le succès de Le Pen. La trame urbaine des quartiers Nord de Marseille entre noyaux villageois (part importante de seniors) et cités facilite la lecture « sociale » des élections. Dimanche dernier, dans le bureau du village de Sainte-Marthe, le FN a recueilli 33 % tandis que dans les deux bureaux voisins situés au cœur de l’une des plus fortes concentrations de logements sociaux de France, il a plafonné à 11 %, loin derrière la gauche et l’impressionnante cohorte d’abstentionnistes (59 % au deuxième tour). « Le vote FN est aussi un moyen de se distinguer des classes populaires, surtout lorsqu’elles sont perçues de manière ethnique », pointe Joël Gombin. En raccourci  : je ne suis pas ouvrier et je suis blanc. Il faut ajouter que, selon le sociologue André Donzel, la « propriété » de sa propre résidence est l’une des clés de compréhension de la carte électorale marseillaise. Nous voilà assez loin du brave travailleur assistant de son balcon à la dérive d’une société.

Le tableau devient encore plus lumineux aux portes de Marseille. Les Pennes-Mirabeau (20 390 habitants), Allauch (19 000 habitants), et Plan-de-Cuques (10 536). Entre 26 % et 30 % pour Le Pen lors du second tour. Pas de « quartier sensible » en vue, pas plus que de « zones de non-droit ». Alors  ? Il faut d’abord décrire le « modèle » de ces villes. Elles furent, jusque dans les années soixante-dix, des villages avant de « subir » le phénomène de « périurbanisation ». La croissance démographique a été spectaculaire. Aux catégories populaires – noyau dur originel de ces villages – sont venues s’ajouter des classes moyennes et supérieures. Aujourd’hui, ces villes périphériques représentent le rêve de la campagne près de la ville, ou pour le dire autrement, les avantages de la proximité de la ville sans ses « inconvénients ». Le revenu médian par ménage y est supérieur, voire largement supérieur, à la moyenne de l’aire étudiée. L’accroissement de la population est désormais bien inférieur à la moyenne départementale, illustrant un « entre-soi » concrétisé notamment par le refus, partagé par les édiles et une frange majoritaire de la population, de construire des logements sociaux. Leurs maires, deux sont membres du PS, l’un se définit comme « divers », cultivent un « anti-marseillisme » de bon aloi qui renforcent leurs réélections dans un fauteuil. Ces trois villes ont voté massivement pour Nicolas Sarkozy (entre 35 % et 42 % au premier tour, entre 64 % et 70 % au second) et, depuis de nombreuses années, elles ont accordé au FN des scores bien supérieurs à la moyenne départementale.

« Dans le périurbain, chacun a une “ bonne raison ” de vouloir se protéger », analyse Joël Mongin. Un « autochtone » a mal vécu l’intrusion de ces « cadres parisiens » (même si, pour la plupart, ils n’étaient pas plus parisiens qu’évêques de Canterbury) qui ont renchéri le coût du foncier, compliquant l’installation de ses enfants. Le cadre en question veut se protéger des dangers perçus (insécurité, déclassement). Cette double « bunkérisation » mentale trouve dans le discours « frontiste » de la peur comme un prolongement. Dans ce tableau, il y a presque un côté Désert des Tartares : la ville « périurbaine » en fort retranché face aux périls de la grande ville. « à chaque fois qu’un problème de sécurité se pose, le maire l’explique par la proximité des quartiers Nord de Marseille », relate un militant communiste des Pennes-Mirabeau. « Marseille »… 
ou le mot-clé pour tous les sous-
entendus  : les pauvres, les immigrés… Les « Giovanni Drogo » provençaux se rendront-ils compte trop tard que cela les divertit de l’essentiel  ? 
Reliront-ils avec profit la dernière page du roman de Dino Buzzati  : « Mais une question lui vint ensuite à l’esprit  : et si tout était une erreur  ? ».

Christophe Deroubaix

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